samedi, mars 11, 2006

L’Europe doit passer de toute urgence d’une politique de « non-prolifération » à une politique de « prolifération contrôlée »

Imaginons les Etats-Unis, sans armes nucléaires, entourés du Mexique et du Canada qui les possèderaient. Ou bien la France encerclée par des pays possédant la bombe atomique sans l’avoir elle-même. Combien de temps faudrait-il pour que Washington ou Paris refusent un Traité de non-prolifération et se lancent au plus vite dans la construction d’un arsenal nucléaire ? Très certainement moins de temps qu’il n’en faut pour évoquer un tel scénario ! Et Paris comme Washington invoqueraient l’exigence de sécurité nationale pour se justifier et se dégager de tout traité.

Voilà exactement le contexte de la crise iranienne. Téhéran est entourée de puissances nucléaires (Russie, Israël, Pakistan et peut-être l’Arabie saoudite) ; et, cerise sur le gâteau, depuis trois ans certains de ses plus proches voisins, comme l’Irak, l’Afghanistan ou le Koweït, ont été transformés en bases militaires US. Alors, même sans un fou provocateur à sa tête comme l’actuel président Mahmoud Ahmadinejad, il n’est pas surprenant de voir l’Iran essayer par tous les moyens, et au plus vite, de se doter de l’arme nucléaire. Le contraire eut été étonnant, surtout au vu de la formidable leçon de « real politik » donnée par l’administration Bush qui a prouvé au monde entier qu’un dictateur avec l’arme nucléaire (Corée du Nord) était intouchable alors qu’un dictateur sans arme nucléaire (et avec du pétrole comme en Irak) était une cible de choix. La leçon, l’une des pires qui aient pu alimenter la réflexion internationale ces dernières décennies, car évacuant tout autre élément que le simple rapport de puissance brute, a porté. Et l’Iran va donc avancer désormais à vitesse grand V dans la voie de la maîtrise de l’arme atomique afin de « sanctuariser » son territoire, ainsi que l’a fait la France sous l’impulsion de De Gaulle dans les années 60.
Soyons clair. C’était une évolution certainement inéluctable. Mais c’est l’administration Bush qui, par son indigence intellectuelle et son avidité pétrolière, a accéléré ce processus. Le monde est devenu infiniment moins sûr depuis que Washington est dirigé par des gens qui pensent avec leur fusil ; et donc ce monde s’adapte. L’Iran fait de même aujourd’hui.

Et, à part des gesticulations à l’ONU, et un éventuel embargo à portée très limitée, Washington, Paris, Londres et Berlin n’y pourront rien. Trop tard. On ne refait pas l’Histoire. Et cette dernière démontre à nouveau l’immense ironie dont elle est familière. C’était le rêve des « néo-conservateurs »[1] que de « se faire l’Iran » après l’Irak. Or aujourd’hui, non seulement ils ne se sont « faits » que Saddam Hussein, car c’est l’Irak (et l’incapacité de l’administration américaine à gérer la situation) qui est en train de les faire passer aux oubliettes de l’Histoire ; mais en plus, l’Iran est en passe de devenir le contre-exemple parfait de leurs théories fumeuses[2]. Loin d’affaiblir l’Iran, voir d’en renverser le régime, ils ont durci le régime, rassemblé les Iraniens derrière leur Etat sur cette question de sécurité nationale et ils se sont privés, et avec eux le monde entier, de la possibilité de gérer cette crise autrement que par une démonstration de faiblesse.

En effet, avec l’invasion de l’Irak et ses conséquences, l’administration Bush et le gouvernement de Tony Blair ont privé l’ONU de tout moyen sérieux d’influence.
D’une part, les mascarades américano-britanniques au Conseil de Sécurité sur les armes de destruction massive lors des débats sur l’Irak empêchent désormais le Conseil de Sécurité de suivre ce chemin. On a en effet du mal à imaginer l’opinion publique mondiale prêter foi ne serait-ce qu’une seconde à un remake du show de Colin Powell avec ses photo-montages. Et ce n’est pas une éventuelle prestation d’Angela Merkel ou de Jacques Chirac qui améliorera le taux d’écoute.
D’autre part, grâce à la crise irakienne en particulier, le marché pétrolier reste très orienté à la hausse. La seule mention d’une aggravation de la crise iranienne a fait bondir à nouveau le pétrole vers les 70$ le baril. Il est donc évident pour tout le monde qu’une crise ouverte avec l’Iran (embargo économique, attaque militaire, bombardement d’installations sensibles) aboutirait en premier lieu à un baril flirtant avec les 100$ dans les jours et semaines qui suivraient. Et peut-être même pour une durée beaucoup plus longue car l’Iran tient la clé du Détroit d’Ormuz et donc de l’essentiel du ravitaillement pétrolier de l’Occident. Quelles que soient les flottes militaires occidentales déployées dans la région, un « petit missile » ou deux tirés sur des pétroliers géants lorsqu’ils passent ce détroit, et c’est l’essentiel du flux de l’or noir du Golfe qui est bloqué.

Enfin, n’oublions pas que la grande clairvoyance des stratèges washingtoniens et londoniens a également offert sur un plateau plus de 150.000 « otages » potentiels américains et anglais (et accessoirement surtout en Afghanistan, des Français, Allemands, … ) aux Iraniens. Téhéran n’a pas besoin de fournir un immense effort pour enflammer le Sud chiite de l’Irak et y prendre au piège les troupes britanniques et américaines qui s’y trouvent. Et il ne lui serait pas très difficile d’attraper quelques centaines de soldats de l’OTAN en Afghanistan quand ils patrouillent dans les régions frontalières.

Alors, pour ce qui est de l’option « dure », on voit qu’elle a peu de chance de dépasser le stade de la gesticulation. Surtout que le monde n’est pas peuplé uniquement d’Américains, d’Alliés, de méchants et de spectateurs comme certains think-tanks américains (et responsables gouvernementaux) voudraient bien le croire, et le faire croire.

D’une part la Chine a développé des liens structurels étroits avec Téhéran qui lui assure une part croissante de son approvisionnement pétrolier. Et on voit mal Pékin contribuer à saborder son unique fournisseur pétrolier indépendant des Etats-Unis.
D’autre part Moscou joue un jeu très « poutinien » consistant à ne suivre que son intérêt direct qui peut conduire la Russie à soutenir parfois un axe Washington-Londres-Paris-Berlin, parfois à faire le contraire.
Enfin, et ça n’est pas le moindre détail pour ce qui est de l’impuissance à venir au Conseil de Sécurité, pour les Européens, l’Iran n’est pas l’Irak.
Quelles que soient les opinions sur les dirigeants actuels du pays, c’est un pays qui fonctionne avec des composantes démocratiques certes limitées, mais néanmoins réelles. Le pouvoir des religieux y reste immense et souvent hors de contrôle des urnes, mais c’est aussi le cas du pouvoir des militaires en Turquie par exemple, sans que personne ne classe Ankara dans la catégorie des dictatures puisqu’au contraire nos dirigeants pensent que la Turquie peut entrer dans l’UE.
Les Européens savent aussi que si l’Iran a en effet financé des actes terroristes surtout dans les années 80/90, elle n’a en revanche agressé aucun autre Etat. Et toute tentative de connecter l’Iran à Al Qaeda, comme doivent certainement y penser actuellement de nombreuses officines spécialisées dans la manipulation, se heurtera en Europe à une incrédulité totale. Tout cela explique qu’il y a cette fois-ci sur l’Iran une vraie vision européenne (incluant Londres) des choses face à une vision américaine (en tout cas de l’administration Bush).
On peut toujours envisager que Tony Blair in fine suive son ami Bush et adopte une position « guerrière » mais l’opinion publique et l’appareil d’Etat britanniques ne suivront pas. Cela marquerait essentiellement la fin politique de Tony Blair.

En conclusion, on se retrouve face à un dilemme prévisible que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans les colonnes de Newropeans Magazine [5] : la non-prolifération nucléaire ne fonctionne plus une fois qu’un trop grand nombre de pays a atteint le niveau de possession (avérée ou potentielle) de l’arme nucléaire. Pratiquement cela implique que la disponibilité des informations pour construire ces armes devient trop importante pour qu’on puisse prévenir sa dissémination. Moralement cela interdit de pouvoir justifier le fait d’empêcher un peuple de se protéger contre des voisins inquiétants qui la possèdent. Politiquement cela revient à multiplier les crises sur ce thème sans pouvoir les régler. Ce qui accroît encore l’obsolescence de la doctrine de non-prolifération.

Par ailleurs, comment peut-on prêcher la non-prolifération quand on contribue directement au désordre du monde par sa propre politique, et qu’on entreprend de développer hors traité de nouvelles armes atomiques ? C’est une question que G.W. Bush pourrait utilement méditer.

En l’occurrence, la question objective n’est pas de savoir si, mais bien de savoir quand et dans quelles conditions l’Iran se dotera de l’arme nucléaire. Soit cela se passera dans le cadre d’une grave crise mondiale si une tentative d’action brutale est déclenchée, que ce soit par Washington ou Tel Aviv [3], qui générerait notamment un effondrement de l’ « axe transatlantique » [4], soit cela évoluera avec des alternances de tension et de répit (comme c’est le cas depuis deux ans) vers une solution encadrée et pacifique.
Il serait alors utile d’essayer de faire du cas iranien un cas d’école et de transformer le Traité de Non Prolifération Nucléaire en un nouveau traité dit de « prolifération contrôlée » [5].
Au lieu d’essayer d’empêcher l’inévitable [6], il est plus constructif de l’encadrer. Permettre le développement de ses armes aux pays qui peuvent ou sont prêts à offrir les garanties démocratiques de leur contrôle et pacifique de leurs objectifs, offrir à ces mêmes pays des alternatives de sécurité sérieuse, comme par exemple l’adhésion à l’OTAN [7], est plus porteur d’avenir que d’essayer vainement de leur faire renoncer à leurs désirs de sécurité.

Comme on le voit derrière la crise iranienne se profile une étape majeure de la transformation du monde déclenchée après la chute du mur de Berlin. Nous sommes toujours en train de sortir du monde créé après 1945. Pour trouver le chemin, nous Européens, avons le choix entre l’arrogance aveugle d’Achille et l’intelligence affûtée d’Ulysse.
Personnellement, je suis convaincu que les Européens de ce début de XXI° siècle se sentent plus proche de la voie incarnée par Ulysse ; et que la question en matière nucléaire est d’élaborer une politique de « prolifération contrôlée » plutôt que de « non-prolifération ».

Franck Biancheri
______________