vendredi, avril 07, 2006

LA FIN DE L'HISTOIRE EST FINIE L'Europe dans le nouveau monde multipolaire

LA FIN DE L’HISTOIRE EST FINIE
La fin de la guerre froide et du face à face nucléaire USA/URSS a ouvert non pas la « Fin de l’Histoire » mais une simple fenêtre d’opportunité pour les néo-conservateurs tenant de l’hégémonisme US. Avec le retour de l’impérialisme russe, la prolifération nucléaire et l’affirmation de nouvelles puissances régionales, un nouveau monde multipolaire est en train d’émerger. L’Europe doit y prendre toute sa place démocratique et pacifique en s’appuyant sur une politique étrangère et de défense, y compris nucléaire, unifiée.


Yves-Martin HOLGER
Le 31 mars 2006

Quelle Histoire ?

En 1989, à la chute du mur de Berlin les Etats-Unis ont vu s’ouvrir une opportunité historique pour tenter de s’assurer un leadership mondial dans les domaines politique, économique, énergétique et culturel. Cette hégémonie est revendiquée comme légitime, notamment par le courant « neo-conservateur » incarné par GW Bush, au regard de la mission planétaire d’imposer une vision du monde héritée de la révolution américaine de 1776, émancipatrice, basée sur la démocratie et la liberté, tant individuelle qu’économique.

C’est ainsi que des théoriciens américains à succès ont pu, au début des années 90, annoncer avec soulagement la « Fin de l’Histoire ». On doit comprendre ici l’Histoire au sens de victoire inéluctable des prolétaires (Lénine) puis des peuples (Staline-Mao) sur le capitalisme en général et son centre impérialiste américain en particulier. Il faut dire que les tenants du marxisme-léninisme n’avaient plus beaucoup d’arguments face au communisme réel, celui du Goulag, de la Révolution Culturelle, et de la faillite économique et sociale du système soviétique.
Ces théoriciens américains n’ont également pas hésité à s’interroger sur les origines culturelles, religieuses et de civilisation des « incompréhensibles résistances »rencontrées dans l’instauration de la pax economica americana. Il est frappant de constater à quel point ces discours apparaissent aujourd’hui en total décalage avec la réalité. GW Bush n’arrive plus lui-même à tenir simultanément tous les bouts idéologique, militaire et économique de sa stratégie d’hégémonie mondiale.

En ce début des années 1990, les USA se sentent débarrassés de la course aux armements Est-Ouest. Cette course aura été fatale à l’URSS, incapable d’appeler les populations socialistes à de nouveaux sacrifices démocratiques et socio-économiques. Ces sacrifices auraient été nécessaires pour surenchérir sur le déploiement des nouveaux missiles Pershing en Allemagne et sur l’Initiative de Défense Stratégique, lancée par Reagan, visant à associer missiles anti-missiles, nucléaire spatial, satellites de destruction laser etc. Le Pentagone se prépare désormais à des conflits régionaux menés par des forces classiques, qu’on espère principalement aériennes (zéro GI morts), soutenues par de nouvelles générations de systèmes d’information, navires, sous-marins d’attaque etc. Ce fut le cas face aux initiatives irakiennes, serbe et afghane directement liées à l’effondrement de l’URSS.


Dans la région Eurasie en effet la stratégie hégémonique des USA a un double objectif :
-intégrer les pays de l’ex Pacte de Varsovie à l’Otan et contenir les velléités d’autonomie de l’Union Européenne.
-créer une zone d’influence pétrolière à partir d’une Turquie européanisée, un Iran modéré et embourgeoisé et un Irak démocratisé (en lieu et place d’une Arabie Saoudite fragilisée et peu fiable) avec des prolongements vers les pays de l’Asie centrale ex-soviétique et l’Afghanistan voisin de l’allié pakistanais.



La stratégie hégémonique US est prise à contre-pieds :


-En Europe la France et l’Allemagne ont refusé d’aller en Irak.

- La Turquie possiblement déstabilisée par le conflit irakien ne verra probablement pas son processus d’intégration à l’UE aller à terme.

-La radicalisation islamiste actuelle de l’Iran ( nucléaire, pétrole, antisémitisme, affrontements chiites/sunnites en Irak, lieux saints..) et les sanctions probables de l’ONU repoussent son intégration dans la communauté internationale

-Le terrorisme islamique fait peser la menace permanente de crises d’opinion majeures sur les gouvernants des pays démocratiques. On peut noter à ce sujet qu’Al-Caïdat ne semble pas en mesure de passer des attentats simultanés de New York, Londres et Madrid à des attentats simultanés dans plusieurs capitales. On peut se demander si Ben-Laden n’est pas déjà obligé de recentrer sa stratégie sur la radicalisation des pays musulmans sinon même des seuls pays arabes.

-L’enlisement des conflits classiques en Irak et Afghanistan révèle de profondes difficultés à modifier et stabiliser des régimes à partir de projets démocratiques idéalisés, en décalage avec les populations.

-L’affirmation de la Russie qui renationalise son économie, accentue la pression sur ses marges en Biélorussie, Ukraine, Caucase et Asie Centrale en concurrence frontale avec les USA. Moscou cherche également à reconstituer sa zone d’influence au Moyen-Orient, aujourd’hui en Iran et Palestine demain en Irak quand le fiasco US sera avéré.
La pression de la Russie s’exerce également sur les membres de l’UE issus du Pacte de Varsovie, les poussant à considérer l’UE comme le simple volet économique de la protection accordée par l’OTAN. La Pologne vient d’ailleurs à l’issue de la crise Gazprom/Ukraine de demander à l’Otan et non à l’UE d’assurer la sécurité énergétique européenne.
Le possible échec des démocrates en Ukraine et Biélorussie et la prise en main du cas iranien marqueraient les premiers grands succès pour le néo-impérialisme de Poutine

-La Chine s’affirme comme pôle d’influence à vocation mondiale en accentuant son effort militaire et spatial, sa présence en Asie et en Afrique, tout en cherchant à rééquilibrer sa croissance, sécuriser ses besoins énergétiques et moins dépendre des USA.

-Par ailleurs le continent sud-américain notamment le Brésil, le Vénézuela…est engagé dans une logique de prise de distance politique sinon économique vis à vis des USA.


Le nucléaire dans l’Histoire


A partir d’Hiroshima et durant la bipolarisation Est-Ouest de la deuxième moitié du XX siècle, la dissuasion nucléaire a joué un incontestable rôle modérateur sinon pacificateur. Depuis la chute du mur de Berlin la dissuasion nucléaire a continué, avec un nombre de vecteurs revus à la baisse, à jouer un rôle, certes moins voyant mais bien réel, dans les face à face Inde/Pakistan, Chine/USA sur fond de Corée du Nord et Taiwan, Israël/Pays arabes et bien sur USA/Russie.

Cet « équilibre de la terreur » a été complété par le traité de non-prolifération visant à limiter les acteurs de la dissuasion aux seules grandes puissances réputées responsables. Aujourd’hui ce contexte a profondément changé :

-Nucléaire civil et militaire sont désormais indissociables tant sur le plan technique que politique. Comment justifier l’interdiction faite à un pays doté de centrales nucléaires d’utiliser son propre uranium pour l’enrichir à des fins militaires sauf à pouvoir justifier sa mise au banc des nations ? Sur ce point le discours de Washington sur « l’axe du mal » ne parvient plus à cacher la réalité de sa politique hégémonique.

-L’arme atomique a proliféré notamment dans la bombe A simple, celle de la dissuasion du faible au fort ( cf. De Gaulle et la Force de Frappe). Il est d’ailleurs hautement probable qu’en plus de ses vecteurs de moyenne portée, l’Iran possède déjà une bombe A rustique ou au moins une bombe « sale » par dissémination radioactive. Seul lui manque l’indépendance en matière d’enrichissement pour accéder au thermonucléaire.
En revanche le thermonucléaire à tête multiple et surtout le micro-nucléaire et la bombe à neutron (effet electro-magnétique détruisant toute l’informatique, telecom, radars..) ces derniers bien adaptés à une utilisation régionale, sont l’apanage des seuls USA, France, GB, Chine(non vérifié) et bien sur Russie. On peut noter qu’en 10 ans la Russie a reconstitué tout son potentiel après la fuite des cerveaux et des matières fissiles des années 90.

-La non-proliférartion n’est plus une lutte politique entre détenteurs et non détenteurs pour limiter le nombre des joueurs et maximiser les zones de défense respectives des puissances nucléaires. Elle s’exerce désormais également au travers d’un super-parapluie nucléaire offert à des puissances nucléaires de second rang. C’est tout le sens du chassé croisé nucléaire civil et militaire entre Russie et USA sur l’Inde et l’Iran.
-L’Iran est une alliance prioritaire pour la Russie dans la stabilisation de son flanc sud menacé par l’islamisme.
-Ancien allié de l’URSS, l’Inde est désormais pour les USA un partenaire stratégique qui remplace avantageusement le Pakistan fragilisé par la crise islamique afghane.

-Plus globalement, face au défis environnementaux, énergétiques et stratégiques du XXI siècle les opinions des pays des développés ont commencé à inverser leur tendance à la diabolisation du nucléaire tant civil que militaire, redonnant des marges de manœuvre dans ces domaines aux gouvernants.



Une nouvelle Histoire a commencé


Une nouvelle Histoire a commencé, la question est de savoir si elle s’écrira sur un retour du face à face Moscou/Washington ou si elle s’organisera dans un nouvel équilibre multipolaire pacifié et démocratique dans lequel l’Union Européenne devra jouer tout son rôle.

La nouvelle dissuasion Russie/USA est déjà à l’œuvre et on voit mal aujourd’hui GW Bush intervenir militairement en Iran sans l’ONU ni coalition et face à Moscou qui réclame la pondération pour son nouveau protégé. C’est dans ce contexte et non dans une seule logique USA/Iran qu’il faut interpréter l’épreuve de force en cours sur l’enrichissement de son uranium par Téhéran.
On peut noter à cet égard que le naufrage du sous-marin KOURSK dans lequel est très probablement impliqué un submersible US à la recherche de données sur de nouvelles armes russes (d’où le sacrifice de l’équipage par Poutine), prendrait aujourd’hui une toute autre dimension.

Dans ce contexte il est peu éclairant de prévoir, à l’issue d’une inévitable nouvelle aventure militaire, un effondrement des USA dans une crise sociale, monétaire et stratégique.Il est à cet égard frappant de voir la parenté de ces analyses catastrophistes avec une lecture datée « années 1930 », avant la guerre froide nucléaire, au travers de plusieurs analogies :
-Contradiction principale entre les peuples du monde et l’impérialisme américain.
-Mouvement Alter-mondialiste et Mouvement de la Paix (faux nez des partis communistes occidentaux des années 50).
-Fuite en avant monétariste par la baisse tendancielle des profits générés par le capital
-Possible crise annoncée du dollar et crise de 1929….

Ces analyses ont brièvement retrouvé une certaine actualité après la chute du mur de Berlin et les prétentions hégémoniques américaines, mais l’ont perdu depuis le retour du face à face Moscou/Washington. La prochaine élection présidentielle américaine devrait constituer une épreuve de réalisme et probablement de retour sinon à certain isolationnisme, du moins à de nouvelles relations multipolaires. Par ailleurs de puissantes évolutions sont déjà à l’œuvre aux Etats-Unis tant sur un plan énergétique (retour nucléaire civil, économies d’énergie), que social(immigration, crédit) et stratégique (retrait progressif d’Irak).


Et l’Europe dans tout ça ?


Actuellement l’Europe joue le rôle d’un volet pacifique et démocratique dans la stratégie américaine. L’Europe est affaiblie par ses disparités géostratégiques entre membres fondateurs et nouveaux entrants, elle subit par ailleurs la pression des USA sur l’entrée de la Turquie

Pour prétendre faire entendre sa voix démocratique et pacifique dans le nouveau concert multipolaire l’Europe doit s’appuyer non seulement sur les forces de projection communes en cours de constitution, mais principalement sur la dissuasion nucléaire dont la dimension symbolique est incontournable. Il faut pour cela mutualiser au niveau européen l’emploi des forces stratégiques française et anglaise.

La doctrine d’emploi actuelle de la force de dissuasion française, protection du « sanctuaire national », date des années 60. Les missiles intercontinentaux des sous-marins retrouveront peut-être à terme une actualité. Les derniers ajustements « antiterroristes » semblent quant à eux peu crédibles malgré une capacité nucléaire régionale bien réelle (Porte-avions + Rafale + missile longue portée). Ces capacités
pourraient donner toute leur mesure au service de l’Union Européenne.

Concernant la dissuasion britannique on connaît son actuelle intégration avec les USA mais rien ne dit qu’elle ne puisse à terme être européanisée. Dans cette perspective on peut remarquer le récent refus des USA de céder les codes sources du système de combat du futur avion d’attaque F35 ainsi que son équipement en réacteurs anglais. Cela rendrait impossible son utilisation indépendante non seulement aux acheteurs européens, mais au Royaume Uni lui-même, partenaire industriel du projet mais réputé désormais moins fiable qu’auparavant. Déjà engagé dans la réalisation avec la France d’une nouvelle génération de porte-avions, Londres pourrait être amené à les équiper en Rafale marine équipés d’armes nucléaires.

Dans ce contexte il faut réaffirmer la vocation de l’UE à parler d’une seule voix dans le nouveau concert multipolaire en s’appuyant sur son autorité démocratique et pacificatrice, sa puissance économique et enfin sur des capacités de défense et de dissuasion nucléaire mutualisées. Concernant le traité de non-proliférationn, le parlement européen devrait se saisir d’un projet de réforme visant à mieux maîtriser le risque nucléaire en le liant à une évolution démocratique des candidats à l’arme atomique.

Dans la question iranienne l’Europe doit jouer un rôle moteur à partir d’une position commune pour imposer à Téhéran de s’inscrire dans ce nouveau contexte de coopération internationale et non d’avancer masquée en profitant des rapports de force entre USA et Russie.

A plus long terme l’Union européenne devrait proposer à l’Iran un pacte de sécurité, un partenariat nucléaire civil (Areva, Iter…), et reconnaître sa vocation à entrer dans le concert de la dissuasion nucléaire si elle fait preuve de la responsabilité et d’aspirations à la Paix, la Démocratie et la reconnaissance d’Israël. Un tel pacte de sécurité devrait pouvoir être associé aux partenariats privilégiés que l’UE doit désormais proposer en lieu et place d’élargissements continus qui ont désormais perdu leur logique territoriale, historique et culturelle.